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Portraits d’exil : Maryam

Bonjour Maryam, quelques mots pour te présenter ?

Je suis Maryam, j’ai 28 ans. Je viens d’Afghanistan de Bamiyan au centre du pays dans les montagnes de Hindou Kouch.

Pourquoi as-tu accepté cette interview ? 

Je trouvais intéressant d’avoir un entretien avec une Française ouverte à d’autres cultures.

Quel est a été ton parcours pour arriver jusqu’ici ?

J’ai quitté mon pays en septembre 2016, grâce à une bourse d’études, et plus tard, je n’ai pu y retourner à cause des Talibans.

Statues de Bouddha à Bamyan, Afghanistan – source Wordatlas.com

Avant leur arrivée, les femmes pouvaient faire des études et travailler. J’ai travaillé pendant 3 ans comme bénévole pour Nedaye Solh, l’Association des femmes et des jeunes pour la paix. On y organisait des séminaires, des cours d’alphabétisation, des formations culturelles.

Puis les Talibans ont rendu le pays insécure pour nous toutes. Pas d’études, plus de travail, uniquement pour les hommes.

Mon départ s’est fait en plusieurs étapes.
A l’âge de 19 ans, j’ai obtenu une bourse pour étudier l’architecture d’intérieur en Turquie.

Mosquée bleue de Mazari Sharif, Afghanistan.

Tu es partie seule ?

Oui mais j’ai rencontré à l’aéroport 4 autres jeunes filles qui partaient aussi pour suivre des études en Turquie dans d’autres domaines comme la littérature. Nous étions toutes ensemble à Konya, dans une résidence étudiante.

Ce n’était pas trop dur de quitter ma famille à ce moment là. C’est maintenant que je suis inquiète pour mes sœurs.

J’ai 3 frères et 2 sœurs. Je suis la 2e.
Mon grand frère travaille comme médecin à Kaboul.
Pour ma sœur de 13 ans, je sais qu’il n’y aura pas d’études secondaires .
Ma sœur de 23 ans, elle, a pu aller à l’Université le temps d’un semestre et puis les Talibans y ont mis fin.
Elle est mariée aujourd’hui. Elle a pu travailler quelques temps auprès d’enfants dans une maternelle privée, mais plus maintenant.

Je pense beaucoup au fait que je suis libre et qu’elles et eux ne le sont pas. C’est quelque chose qu’il faut accepter et c’est difficile. En fait, j’y pense tout le temps.

Maryam. Dernier jour à l’Université, Turquie

Comment s’est déroulée ta vie d’étudiante en Turquie ?

Je n’avais encore jamais voyagé. Mes camarades afghanes ont été un vrai soutien pour moi. Je me suis concentrée sur mes études d’architecture.

En tant qu’étudiante étrangère, j’ai appris le turc jusqu’au niveau C1 donc un niveau presque bilingue dans un centre linguistique. C’était obligatoire pour poursuivre des études universitaires une fois la bourse acceptée.

La langue française est plus difficile pour moi. Dans la langue turque et dari, il y a beaucoup de mots en commun.

En arrivant en Turquie, j’ai continué de travailler comme bénévole pendant 6 mois dans une association de solidarité d’aide aux réfugiés afghans, ARSA. Je leur donnais des cours de langue, je travaillais en ligne.

J’ai repris un travail associatif, un peu plus tard, cette fois dans un centre de migrants, comme interprète en langue turque.

J’ai obtenu ma licence d’architecture intérieure en juin 2022.

Au total, j’ai passé 5 ans en Turquie : 1 an d’apprentissage de la langue et 4 ans d’études d’architecture.

Journée internationale des réfugiés. Turquie.

Quel a été ton chemin de la Turquie à la France ?

Pendant mes études en Turquie, j’ai rencontré Hosain dans un groupe d’étudiants hazaras qui vivaient dans la même ville que moi, qui se retrouvaient régulièrement pour des pique-niques.
Lui faisait des études d’ingénierie civile.

Nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes mariés en 2021.

Après l’obtention de son doctorat, mon mari a obtenu une bourse Erasmus pour réaliser des stages à l’étranger. Il a appris l’anglais, a pu voyager, et travailler en Pologne.
A son retour, nous avons évoqué les pays où nous aimerions vivre. Nous avons choisi la France pour le droit des femmes et la démocratie. 

C’est lui le premier qui est arrivé en France et a obtenu le statut de réfugié en 2022.

Il a rejoint le Programme étudiants réfugiés (PER) de l’Ecole des ponts et chaussées, pour, entre autres, apprendre le français. Il a depuis trouvé un travail de technicien informatique qui lui plaît.

Il a fait une demande auprès de la préfecture pour que je puisse le rejoindre et je suis arrivée à Paris le 14 décembre 2023.

Comment s’est passée ton arrivée dans un pays si différent du tien ?

Au début, j’avais de vraies difficultés avec la langue et bien sûr pour trouver des contacts professionnels, un travail dans mon domaine.

D’abord, je suis allée à la bibliothèque pour apprendre le français, j’ai obtenu le niveau A1 avec l’école FAIR.

Comment on fait seule à la bibliothèque pour apprendre la langue ?

Avec des livres de grammaire, des vidéos sur Youtube aussi.

J’ai passé l’examen de l’OFII pour le A1 et j’ai obtenu un A2. Le A2 m’a permis de rejoindre le Programme étudiants réfugiés de l’Ecole des ponts et chaussées, grâce à mon mari, une bonne opportunité pour continuer à progresser en langue et poursuivre des études.

J’ai terminé le programme en juin 2025 avec un niveau B1.

C’était une belle expérience, avec les autres étudiants, tous sympas, et les profs aussi.

Programme étudiants réfugiés Ecole des Ponts et Chaussées – 2025

Quels sont tes projets aujourd’hui ?

Continuer mes études. Je n’ai pas encore trouvé de formation. J’ai envoyé des mails à plusieurs écoles, dont l’école Boulle qui a refusé ma candidature à cause du manque de place. L’école nationale d’architecture ne me répond pas donc j’ai revu mes projets pour m’orienter vers le graphisme, la décoration d’intérieur…

Mon objectif pour le moment c’est continuer d’améliorer mon français, ce sera peut-être  plus facile ensuite.

Si tu étais un livre ?

Ce serait Les cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini.
Il évoque le destin des Hazaras en Afghanistan.  Les Hazaras parlent dari. Leur histoire est complexe, avant et aujourd’hui encore. Au 19e siècle, le roi Abdur Ramhan Khan avait déjà fait massacrer des milliers de Hazaras. Dans l’histoire récente, ils ont été victimes de discriminations de la part des Talibans et de Daesh.

A ton avis, qu’est ce qui pourrait améliorer les relations entre les humains ?

L’ouverture et la patience.

Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée, Paris.

Qu’est ce qui te manque de chez toi ?

Ma famille. Je ne les ai pas vus depuis 2018. On communique en visio. Ils vont bien. Leur ville reste assez tranquille pour le moment.

Est-ce que quelque chose t’a marqué en arrivant dans ce pays ?

En France, les gens se mouchent bruyamment dans les transports. Et jusqu’à présent, je n’ai presque pas croisé de personnes en surpoids, ce qui m’a beaucoup intéressée.

Qu’est ce qui te rend heureuse ?

Mon mari, ma famille, regarder des films d’action et d’aventure ou bien fantastique.

Quel est ton mot préféré ?

Famille = خانواده (ça se prononce khanevada)
Mer = دریا (darya)

et aussi liberté et égalité.

Qu’est ce qui est important dans ta culture ?

La gentillesse et ma langue maternelle.

Si tout était possible, que voudrais-tu faire ?

Je voyagerais autour du monde. En Suède et en Suisse pour commencer. Je vivrais à la campagne, j’aspire à une vie tranquille.

Quels conseils donnerais tu à quelqu’un qui doit fuir son pays ?

Rester calme, patient, et surtout garder espoir. Être réfugié, c’est difficile. C’est tout recommencer à zéro, apprendre une nouvelle langue, une nouvelle culture.

Lacs de Band-e Amir, Afghanistan

Qu’est ce qui a changé en toi depuis ton exil ?

J’ai beaucoup changé grâce à la rencontre de différentes cultures, notamment turque et française. Mes croyances ont changé.

En Turquie, j’ai continué à porter le hijab alors que j’avais le choix de ne plus le faire.  Sans doute à cause des autres étudiantes, du regard social, des femmes turques, et peut-être aussi pour garder quelque chose de là d’où je venais.
En France, j’ai décidé de ne plus le porter. J’ai eu le sentiment de ne plus en avoir besoin.

Je suis contente que les femmes afghanes puissent vivre ici et y poursuivre leurs études.

Comment on créé du lien lorsqu’on vient de cultures différentes ?

En Turquie, j’avais des amis originaires Chine, Thaïlande, Vietnam… je suis habituée à vivre dans des environnements multiculturels.

On trouve toujours une langue ou une autre pour se parler et se comprendre, même si cela n’est pas la sienne.

Merci beaucoup Maryam
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